La publication 2025 des résultats aux tests d’évaluation PISA fait découvrir les bons/très bons résultats des élèves suisses comme on peut le constater dans le tableau ci-dessous.

Les pays de l’OCDE sont devancés par ceux de l’Asie : Chine, Singapour, Macao, Taïwan, Japon, Corée du Sud et Honk Kong.

Il y a matière à se demander en quoi ils pourraient nous aider à identifier les bonnes pratiques qui font réellement progresser les élèves. Nous laisserons toutefois de côté cette question aujourd’hui.

Les compétences en lecture des élèves suisses – c’est là un élément qui contraste avec les autres performances – ne sont pas aussi bonnes que les maths, les sciences et la résolution de problème. Un tel déséquilibre mérite qu’on s’y attarde.

Dans les deux interviews proposés par les médias publics suisses-romands à propos du Rapport, très peu de monde – à part Christophe Darbellay – n’a relevé cette évidence à propos de la lecture, à savoir le fait que la majorité des résidents Suisses utilise dans sa vie quotidienne le dialecte suisse-alémanique, soit une autre forme de langue que celle du test en lecture (allemand académique). Les différences au niveau de la prononciation, des conjugaisons et du lexique sont nombreuses et de nature à dérouter les élèves.

J’en viens maintenant à la façon dont les journalistes romands ont traité ces données sur les ondes de la radio et de la télévision. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle fut plutôt décevante. Ayant déjà vécu le même genre de situation lors de l’avant-dernière publication des résultats PISA, il me paraît nécessaire de documenter ce qui relève peut-être d’un épisode de lutte des “castes”.

TRAITEMENT DE L’INFORMATION PAR LA RADIO ET TÉLÉVISION SUISSE ROMANDE

Alors que les élèves suisses sont partout en-dessus de la moyenne des pays de l’OCDE, les professionnels de l’information ont placé les ministres de l’instruction publique genevois et valaisan dans une position de quasi responsables – pour ne pas dire de coupables – d’une « baisse constante des résultats de ces 15 dernières années ». Aucune question sur le fait que les petits Suisses réussissent mieux que nos grands voisins français, allemands, autrichiens ou italiens. En revanche, ces journalistes n’ont pas manqué d’aborder simultanément des sujets connexes qui étaient de nature à noircir le tableau de façon inattendue.

A la télévision, ce fut l’évocation de la problématique du harcèlement scolaire. À la radio, le ministre a dû s’expliquer sur les problèmes en lecture de résidents suisses âgés de 18 à 65 ans.

UN FORT POURCENTAGE D’ÉLÈVES ROMANDS DE HAUT NIVEAU

En aucune de ces émissions, les journalistes n’ont relevé que la Suisse francophone avait obtenu des résultats moyens significativement plus élevés en sciences (512 points) et en lecture (489 points) que la Suisse germanophone (498 et 464 points) et italophone (491 et 469 points)

PAS UN MOT SUR L’EXCELLENCE DES MEILLEURS (NIVEAUX 5 ET 6) :

  • Mathématiques : 15,1 % des élèves suisses atteignent les niveaux supérieurs, soit près du double de la moyenne de l’OCDE (7,8 %).
  • Sciences : 10,1 % d’élèves très performants (contre 7,2 % pour l’OCDE).
  • Lecture : 6,6 % d’élèves très performants (contre 5,5 % pour l’OCDE).

ÉVALUATION DE NOUVELLES COMPÉTENCES LIÉES AU NUMÉRIQUE

La résolution de problèmes par modélisation a constitué le fondement opérationnel du domaine innovant « Apprendre dans le monde numérique » (Learning in the Digital World – LDW), évalué pour la première fois lors de l’enquête de 2025. Et c’est là que les élèves suisses obtiennent le meilleur classement, signe qu’ils ont non seulement une tête bien pleine mais aussi bien faite.

Cette compétence mesure en effet la capacité des élèves à construire des connaissances et à résoudre des problèmes complexes de manière itérative et autonome à l’aide d’outils et de pratiques informatiques. Elle s’appuie sur une logique computationnelle qui permet d’explorer des systèmes, de représenter des idées et de tester des solutions dans des environnements numériques dynamiques.

Concrètement, lors des épreuves, les élèves doivent mobiliser plusieurs compétences pratiques :

  • Conception et perfectionnement d’artefacts : créer et ajuster des produits numériques exécutables, comme des modèles informatiques ou des algorithmes.
  • Expérimentation et analyse de données : mener des expériences virtuelles pour tester des hypothèses et analyser les données recueillies.
  • Démarche itérative : explorer un problème, tester une solution, observer les résultats et corriger le modèle jusqu’à obtenir la résolution attendue.

Pour mener à bien ces tâches complexes, l’élève doit :

  • Observer et réguler ses propres processus cognitifs et métacognitifs.
  • Maintenir sa motivation et sa concentration, même en cas de frustration face à un obstacle.
  • Suivre ses progrès, évaluer ses propres performances et adapter ses stratégies au fur et à mesure.

POURQUOI PUBLIER LES VERBATIM DES ÉMISSIONS DE LA TSR RADIO ET TÉLÉVISION SUISSE ROMANDE ?

Il nous est paru utile et nécessaire de publier le verbatim des interviews de Christophe Darbellay, ministre de l’Éducation du canton du Valais diffusé à la radio suisse romande ainsi que celui son homologue, Anne Hiltpold cheffe du Département de l’instruction publique du canton de Genève.

Chacun pourra constater combien les journalistes se sont attachés à évoquer le sujet comme s’il s’agissait d’une catastrophe, renforçant le pessimisme de l’analyse en évoquant des sujets connexes préoccupants. Etait-il besoin de traiter de la problématique de l’illettrisme des adultes de 22 à 65 ans alors que Pisa s’attache aux performances des élèves de 15 ans ? Pourquoi évoquer la question du harcèlement ? Il s’agit d’une problématique qu’enseignants et directions d’école ont empoignée à bras le corps, certes et qui n’évolue pas assez rapidement, c’est un fait. Mais ce dernier sujet mérite à lui seul une émission entière, le temps qu’il faut pour expliquer qu’il existe différentes manières de juguler cet horrible phénomène et ne pas croire que l’approche dite “de la préoccupation partagée” fonctionne en toutes circonstances. C’est ce que disent des études sérieuses et documentées. Et là on revient aux interviews où l’on n’a jamais mentionné les mots de méthode fondée sur le preuves. Je ne dis pas qu’il faille se voiler la face, bien au contraire, mais convoquer un thème aussi douloureux à un moment de célébration de ce qui est un succès ne me paraît ni adéquat ni correct.

HALTE AUX DÉNIGREMENTS À BAS BRUIT

Nos enseignants, nos équipes de directions et autres acteurs de l’école s’impliquent à fond. Ils ont droit à la reconnaissance quand ils la méritent et non pas à des dénigrements récurrents. Je me rappelle avoir mal vécu durant ma carrière le fait que certains élus s’opposaient à certaines dépenses en rapport avec l’éducation au prétexte que l’école genevoise était « la plus chère fabrique d’analphabètes du monde » ? 

Par symétrie, il faudrait alors faire le procès des hôpitaux publics universitaires helvétiques qui n’obtiennent « que » le 23ème rang pour l’ Universitätsspital de Bâle, le 21ème pour le Centre Hospitalier Universitaire vaudois, le 19ème pour les Hôpitaux universitaires genevois et le 9ème pour l’Universitätsspital deZurich. C’est le classement Newsweek qui le dit. Alors à quand une émission larmoyante pour regretter qu’aucun d’eux ne figure sur le podium ? Car eux aussi, en matière d’argent dépensé, coûtent très cher.

QUESTIONS INDIGENTES, PRESTATIONS ORATOIRES QUI N’AURAIENT PAS PASSÉ IL Y A 15 ANS

Autre remarque à propos du traitement de ces résultats PISA et des verbatim ci-après, c’est le constat de l’indigence des questions posées par les journalistes. Ils semblent tous encore ignorer que la pédagogie est un mélange de techniques, de science, d’un savant art de les combiner et que tout cela peut être évalué. Le fait que Genève et certains cantons suisses aient découvert depuis 20 ans le concept d’ « Evidence based education » ou « éducation fondé sur les preuves » est une des hypothèses que l’on peut avancer concernant les meilleures performances des élèves helvétiques en comparaison de leurs voisins français, par exemple, où les théories pédagogiques reposent encore trop souvent sur des avis d’experts mais qui n’en ont jamais mesuré les effets sur le terrain.

On notera encore que la journaliste du 19.30 (téléjournal de la suisse romande) énonce certains faits qui sont incorrects pour ne pas dire faux. Devant la ministre de l’éducation de Genève, elle parle d’orientation trop précoce d’élèves de 12 ans ainsi placés dans un cursus scolaire dont ils seraient prisonniers. Or l’école genevoise fonctionne sur le principe de l’orientation promotionnelle pour les 12-15 ans avec des passerelles assurant la perméabilité entre les sections. Et au secondaire supérieur, de nombreuses structures facilitent elles aussi l’ascension ou le transfert dans une école plus exigeante. La même journaliste aligne les tics de langage, les “euh”, les “heins”, quand elle ne termine pas certaines phrases. En l’espace de quelques minutes, elle arrive même à écorcher la prononciation d’un mot aussi simple que “particularité” (“pèrticularité”, voilà qui est très pèrticulier). A-t-elle seulement le niveau de ses collègues d’il y a 15 ans? On pense à l’excellente Romaine Jean et on ne parle même pas d’une Christine Ockrent ou d’une Anne Sinclair. Elles savaient faire trois phrases de suite sans nous glisser des interjections inutiles. Poser la question, c’est donc déjà y répondre.

Transcription verbatim de l’interview de Christophe Darbellay, ministre en charge de l’éducation dans le canton du Valais diffusé le 18 septembre sur la radio RTS la Première :

Journaliste / présentateur : « La Suisse reste parmi les bons, c’est aussi une nouvelle du jour, les bons voir les bons élèves de l’enquête PISA. Mais le niveau général baisse. Oui, l’évaluation internationale du niveau scolaire des enfants de 15 ans montre que les jeunes Suisses figurent toujours dans le top 20 mondial en sciences et en lecture, mais surtout en mathématiques. Mais derrière ce bon classement général, les notes des élèves suisses sont en recul et n’ont jamais été aussi basses depuis 10 ans. Bonsoir Christophe Darbellay. »

Christophe Darbellay : « Bonsoir. »

Journaliste : « Vous êtes conseiller d’État valaisan du Centre, président de la Conférence suisse des directrices et directeurs cantonaux de l’instruction publique. Notre pays passe de la 8ᵉ à la 14ᵉ place mondiale du classement PISA, qui est donc effectué tous les 3 ans, avec une baisse significative en maths et surtout en lecture. En tant que responsable de l’éducation, est-ce que vous admettez une part de responsabilité ? »

Christophe Darbellay : « Bon, écoutez, je pense qu’on n’est pas en train de faire un procès de qui que ce soit aujourd’hui, hein. Il faut être un tout petit peu sérieux. Je pense que ces résultats doivent être regardés avec un œil qui est très critique, mais quand même… En sciences, c’est une des disciplines qui est testée, on est dans le top 3 mondial. Il n’y a que le Canada et l’Estonie qui font mieux. On est top 4 en mathématiques sur 91 nations. On est top 3 en résolution de problèmes par modélisation ; c’est une discipline qui est testée pour la première fois dans l’histoire. Donc ce sont de très bonnes nouvelles, c’est un très très bon résultat d’ensemble. Maintenant, c’est clair, il y a un problème au niveau mondial et pas seulement en Suisse : le niveau général baisse et en fin de scolarité, si vous voulez, on a perdu pratiquement une année de scolarisation dans la langue d’enseignement et puis dans les maths sur une période de 10 ans. Donc ça, c’est évidemment une évolution qui est sociétale, qui est importante et sur laquelle on doit se pencher. »

Journaliste : « Justement, se pencher, ça veut dire quoi ? Quel type de conclusion pourriez-vous être amenés, vous les directeurs et les directrices cantonaux de l’instruction publique ? Quelle conclusion tireriez-vous de ce genre de résultat ? »

Christophe Darbellay : « Alors, en Suisse, l’éducation est une affaire cantonale. C’est le canton qui a la responsabilité de l’école obligatoire et puis on n’a pas attendu les résultats de PISA ou les études qu’on a régulièrement sur l’atteinte des objectifs en matière de compétences fondamentales pour prendre des mesures. Je peux parler pour mon canton, mais je pourrais parler aussi pour d’autres cantons, notamment la volonté de se concentrer sur les compétences fondamentales : le lire, écrire, calculer, les compétences digitales. C’est ce qui est absolument central dans la mission de l’école obligatoire. On a fait énormément de choses, on s’est peut-être un tout petit peu dispersé. On fait énormément de choses supplémentaires par rapport aux 20 dernières années. Par conséquent, je crois qu’il faut revenir un tout petit peu aux fondamentaux, peut-être questionner un certain nombre de méthodes pédagogiques. À une époque qui était celle où j’ai fait mon école primaire, on était très orienté sur le drill et le par cœur. Aujourd’hui, on utilise beaucoup les savoirs, l’élève doit rester en mouvement, doit rester motivé, il doit chercher par lui-même à déduire des savoirs qu’il s’approprie ensuite. Voilà, c’est l’approche des socio-constructivistes. Peut-être que ces résultats sont à regarder avec un regard un peu critique par rapport à certaines nouvelles méthodes, et puis il y a certainement un compromis à trouver entre le drill de l’époque et puis certaines méthodes modernes… »

Journaliste : « …Un compromis centriste, Christophe Darbellay. »

Christophe Darbellay : « En général, ça marche assez bien. »

Journaliste : « Vous mettez en avant ce soir les bons résultats en sciences, vous souhaitez voir le positif, mais les milieux économiques, eux, sont inquiets. Ils l’ont dit, sont montés au créneau. Écoutez Christina Gadjini, la directrice romande d’Economie suisse, c’était dans Forum la semaine passée. »

Christina Gadjini (extrait audio cité dans l’interview) : « Ce que nous souhaitons, eh bien, c’est que ces compétences de base, y compris en terme de lecture, soient à nouveau au centre de la formation au niveau de l’école primaire, parce que si ce n’est pas le cas, les entreprises doivent passer plus de temps, leurs formateurs doivent passer plus de temps à encadrer, à faire du coaching, à payer même des cours de rattrapage externes. »

Journaliste : « Christophe Darbellay, l’école s’est un peu trompée, il faut réorienter, recentrer sur les compétences de base et tant pis pour l’aspect culture générale, apprentissage de la vie à l’école ? »

Christophe Darbellay : « Ah ben je pense que l’apprentissage de la vie à l’école, c’est quelque chose de fondamental. C’est la première forme de société qu’on fréquente lorsqu’on se rend à l’école, on y apprend énormément de choses, mais les compétences fondamentales doivent rester au cœur de la mission de l’école. Je pense qu’on n’a pas de divergence avec les milieux économiques en cela, qu’on pense que les compétences fondamentales doivent rester au centre, qu’on doit encore plus se focaliser là-dessus et puis de maintenir l’apprentissage, donc la formation duale, comme cœur du système de la formation professionnelle. C’est les deux principaux messages de Madame Gadjini, de Madame Rühl et des autres responsables de l’économie qui se sont exprimés la semaine dernière. On est parfaitement sur la même ligne en la matière. Maintenant, il ne faut pas déstabiliser l’institution, il faut arrêter de la critiquer. Moi, je pense qu’Economie suisse et compagnie ne seraient pas très à l’aise s’ils voyaient les résultats de ce soir : top 3 en sciences, top 4 en mathématiques au niveau mondial, top 3 dans la résolution de problèmes. Il y a des raisons de se réjouir et puis il y a des raisons aussi de s’inquiéter parce qu’on a quand même une partie de la population, notamment ceux qui ne parlent pas la langue enseignée à l’école à la maison, qui ont des difficultés à atteindre les objectifs, ainsi que les milieux socialement défavorisés. Je pense qu’il ne faut pas simplement constater étude après étude la même problématique et puis dire « non » lorsqu’on vote les budgets et puis couper dans l’école, ça, ça ne va pas. Donc quand on dit A, il faut dire B, et puis je pense que certains milieux devraient faire leur autocritique aussi. »

Journaliste : « Autre source d’inquiétude, Christophe Darbellay, c’est l’usage de l’intelligence artificielle qui va encore peser sur ces mauvais résultats selon les analystes de l’OCDE, l’Organisation de coopération et de développement économiques qui a mené donc l’enquête PISA. Très concrètement, selon vous, qu’est-ce qu’il faut changer dès maintenant dans cette perspective ? »

Christophe Darbellay : « Bon, je pense que l’omniprésence des écrans et du monde digital dans la vie des élèves, c’est aujourd’hui un fait. C’est une réalité dans leur environnement au quotidien, aussi en dehors de l’école, on l’a vu dans cette étude notamment. Et puis je pense qu’il faut maintenir un monde qui est aussi parfois déconnecté de tout cela. On n’est pas en permanence sur les réseaux sociaux, on apprend un certain nombre de choses de manière déconnectée et l’école est aussi là pour ça. C’est pour ça que la plupart des cantons, notamment en Suisse romande, ont pris des mesures. L’interdiction du natel ou du téléphone mobile est une mesure forte, on en a pris d’autres aussi. Et puis il y a peut-être un paradoxe, mais si on ne veut pas de paradoxe, il ne faut pas s’en laver les mains : on doit faire acquérir ces compétences digitales par cette génération, va devoir se mouvoir dans un monde qui sera de plus en plus digital, et puis en même temps, on aimerait bien qu’elle soit de temps en temps ailleurs que sur son téléphone portable parce que ce n’est pas bon pour le cerveau à la fin. On sait qu’on a pris des mesures d’ailleurs de prévention et c’est une question de santé publique éminemment importante pour les tout-petits qui sont parfois dans la poussette avec le téléphone portable allumé. Ce n’est pas bon pour la tête, ce n’est pas bon pour les apprentissages, ce n’est pas bon pour ce qu’on est censé apprendre : apprendre à parler, par exemple, phase critique de développement du langage. Il y a certaines phases qui se terminent à l’âge de 3 ans et après c’est trop tard. Donc ensuite, on récupère ces enfants qui ont de graves problèmes d’apprentissage parce qu’ils n’ont pas été stimulés, parce qu’ils n’ont pas appris à parler, parce qu’il n’y a pas d’autre moyen d’apprendre à parler que d’imiter ceux qui sont autour, que ce soit des adultes ou des enfants. »

Transcription verbatim de l’interview : La conseillère d’Etat Anne Hiltpold revient sur le score PISA du 8.09.2026

Journaliste : « Bonsoir Anne Hiltpold, merci d’être avec nous. Vous savez ce qu’on dit, hein : quand je me regarde, je me désole ; quand je me compare, je me console. Alors, la Suisse, c’est vrai, est bien placée, euh, dans l’OCDE, mais quand même, euh, elle perd en qualité, notamment en lecture. La faute à qui peut-être d’abord (sic)? L’école, la famille, les parents ou les élèves eux-mêmes ? »

Anne Hiltpold: « Je crois qu’il n’y a pas une seule réponse. Je crois que c’est une conjonction de facteurs. D’ailleurs, il n’y a pas d’analyse par rapport aux différents systèmes éducatifs, ce sont simplement des résultats. Mais ce qu’on voit, c’est que la tendance est générale dans tous les pays et elle est préoccupante parce qu’en effet, il y a un niveau qui baisse. »

Journaliste : « Un niveau qui baisse depuis des plusieurs années (sic), hein, c’est pas vraiment une surprise, notamment en lecture, euh. Est-ce qu’il faut maintenant prendre des mesures, plus de mesures au fond, aller plus loin pour vraiment, euh, l’enseignement de base ? (sic) »

Anne Hiltpold: « Oui, c’est une bonne question parce qu’en fait il baisse et c’est une moyenne. Donc ce qu’il faut regarder, c’est peut-être un peu plus en détail : est-ce qu’il y a des élèves — et c’est ce qu’on voit dans tous les rapports — des élèves des catégories sociales défavorisées qui ont plus de difficultés. C’est là qu’il y a des écarts qui se creusent. Alors, qu’est-ce qu’on peut faire ? C’est une bonne question parce que nous avons déjà fait beaucoup. Nous avons apporté beaucoup de soutien, nous avons mis beaucoup de moyens et, à un moment donné, ça ne suffit pas. Donc on doit continuer à travailler, on doit continuer à renforcer les compétences de base. On a lancé des programmes pour renforcer la maîtrise du français, la dictée, l’expression orale, la lecture, et il ne faut pas baisser les bras, il faut continuer. »

Journaliste : « C’est vrai qu’il y a ces inégalités qui sont toujours marquantes, et PARTICULIÈREMENT en Suisse. C’est ce que dit aussi l’étude. Ça veut dire quoi ? Ça veut dire qu’ les élèves plus forts n’arrivent pas à tirer vers le haut les moins bons ? »

Anne Hiltpold: « Non, je crois que ça veut dire qu’un enfant qui vit dans une situation difficile — on a des enfants dont les familles sont en grande précarité —, on peut beaucoup l’aider, on peut l’entourer, on peut mettre du soutien, mais ça ne va pas forcément suffire non plus. Donc il y a ce que peut faire l’école et ce que peut faire la société en général pour des situations qui sont difficiles et parfois même dramatiques. »

Journaliste : « Y’a une pèrticularité (sic) en Suisse : la Suisse qui est un des pays aujourd’hui qui sélectionne les élèves le plus tôt, hein, dès 12 ans. On a beaucoup parlé d’ça maintenant la formation duale… orienter un élève très jeune.. on sait déjà s’il va aller à l’université ou au fond s’il va faire euh, une euh formation, euh, et, et, et à 12 ans, c’est difficile de revenir en arrière. Est-ce qu’on s’est pas trompé ? Est-ce qu’on s’est pas trompé en voulant orienter trop tôt plutôt que vraiment, euh, se baser sur l’enseignement, euh, élémentaire au fond ? »

Anne Hiltpold: « Oui. Alors, on peut s’interroger sur le fait de savoir si on oriente trop tôt ou pas assez tôt. Nous aujourd’hui, ce qu’on a fait dans le cadre de la réforme du cycle, on repousse d’une année en tout cas le choix de l’élève. On fait une 9ᵉ tronc commun où tous les élèves sont mélangés ensemble pour justement reporter le moment où on va devoir faire des choix, les orienter. Puis c’est vrai qu’on voit qu’il y a beaucoup de disparités aussi selon les cantons : il y a des cantons qui sélectionnent presque, si j’ose dire, beaucoup plus tôt que d’autres. Mais en tout cas, c’est important de bien faire les choix, de faire des choix éclairés et de pouvoir, nous aussi, ce qu’on aimerait faire, c’est valoriser la formation professionnelle, parce qu’on a beaucoup d’élèves qui partent au collège et on a aussi besoin de valoriser la formation professionnelle. »

Journaliste : « Peut-être pour terminer un mot brièvement, hein, sur le harcèlement à l’école. Là aussi, là encore, je dirais la Suisse est mal notée. Il faut être beaucoup plus ferme maintenant ? »

Anne Hiltpold: « Alors ce n’est pas pour rien que j’ai décidé qu’on allait revoir le cadre. Il faut des sanctions. Il faut qu’on ait une réponse quand les élèves transgressent la règle, quand ils sont violents, violents envers les autres élèves, quand ils harcèlent ou quand ils sont violents avec les enseignants. Et c’est pour ça qu’on va travailler sur les sanctions éducatives, mais ne pas laisser aujourd’hui une transgression à la règle sans réponse. »

Journaliste : « Merci beaucoup Anne Hiltpold d’avoir été avec nous ce soir quelques minutes. Merci. »

TROISIÈME VERBATIM : « Journée internationale de l’alphabétisation en Suisse 22% des adultes ne savent pas lire » :

Journaliste : « On va parler d’une autre enquête qui s’intéresse aux adultes. Vous mentionnez ce qui se passe chez les enfants. 22 % des adultes dans notre pays n’arrivent pas à déchiffrer une information, à la comprendre ou à juger de sa fiabilité. Ce sont des chiffres du jour communiqués par la Fédération suisse Lire et Écrire en cette 60ᵉ Journée internationale de l’alphabétisation, Miguel Hernandez. »

Miguel Hernandez : « Ouais. Les chiffres issus de cette grande enquête internationale, l’enquête PIAAC, sont frappants. On y apprend que 1’250’000 personnes en Suisse ont des difficultés à comprendre un texte simple. Comprenez par là une phrase courte avec sujet, verbe et compléments. Ça peut être par exemple lire une affichette sur une caissette de journaux ou même une liste de courses. Et ce n’est pas tout. Plus d’un million de personnes ont des lacunes en calcul de base. Il faut bien préciser qu’on parle ici de la population résidente permanente âgée de 16 à 65 ans. »

Journaliste : « La proportion est impressionnante. D’où viennent au fond ces difficultés ? »

Miguel Hernandez : « L’étude montre que l’origine familiale est un facteur clé. Par exemple, le niveau de formation des parents ou même le nombre de livres présents à la maison pendant l’enfance a un lien direct avec le niveau des compétences des enfants une fois adultes. Et ce qui est particulièrement interpellant, c’est que l’OCDE, qui est à la base de cette étude, souligne que ce lien entre l’origine sociale et les compétences est particulièrement marqué en Suisse, plus que dans beaucoup d’autres pays développés. »

Journaliste : « Et c’est donc un véritable enjeu d’égalité des chances. Quelles sont les conséquences pour l’accès à l’information, un thème cher à l’association Lire et Écrire ? »

Miguel Hernandez : « C’est une double peine. Non seulement l’accès à l’information est plus difficile, mais dans un monde numérique, il faut aussi maîtriser les outils. Pour une personne qui peine déjà à lire, utiliser un moteur de recherche ou une application devient un obstacle majeur. En Suisse, un adulte sur 5 n’a pas ou peu de compétences numériques. C’est pourquoi la Fédération suisse Lire et Écrire insiste : croire que l’information est accessible à tous est une illusion si on n’a pas les compétences de base pour la trouver, la comprendre et l’évaluer de manière critique. »

Journaliste : « Merci beaucoup Miguel Hernandez. »

Journaliste / Présentateur : « Christophe Darbellay, vous êtes resté avec nous, je vous en remercie. Président de la Conférence suisse des directrices et directeurs cantonaux de l’instruction publique. L’enjeu est de taille : il en va de la démocratie de ce pays où chacun peut voter, mais nombreux sont ceux qui ne comprennent pas les textes qu’on leur soumet. Qu’est-ce que ça vous inspire comme réaction ? »

Christophe Darbellay : « Bon, ce n’est pas une surprise pour moi. J’ai participé à une soirée qui était dédiée à Lire et Écrire il y a 10 jours. Je me suis exprimé — c’était le Rotary de Monthey qui l’organisait — et je me suis exprimé exactement sur ce sujet. On sait qu’en Valais, par exemple, c’est aussi 20 % , la proportion de la population qui est touchée par cette problématique, qui est un vrai fléau parce que ces personnes ne sont pas capables de lire un formulaire simple, elles ne sont pas capables d’interagir par exemple avec l’administration, elles ne peuvent pas commander quelque chose sur Internet parce qu’elles n’ont pas les compétences de base.

Donc la conclusion, c’est qu’il faut encore améliorer le système scolaire. On en a parlé tout à l’heure en matière de compétences de base : il faut offrir des formations et des compétences de base à des adultes qui sont peut-être passés à travers les mailles du filet d’une école qui est une des meilleures du monde, mais dont le niveau général a tendance, comme dans tous les autres pays, à baisser. Et puis il faut offrir à ces adultes — souvent des personnes qui sont issues de la migration et qui sont venues tardivement en Suisse — les compétences fondamentales, les clés pour comprendre le monde dans lequel ils vont travailler. Souvent, ce sont des personnes qui sont totalement intégrées dans la société et dans la vie professionnelle, mais qui sont très fortement handicapées, qui se cachent, parce qu’elles ne sont pas capables de lire, parce qu’elles ne sont pas capables d’effectuer des opérations simples. Donc il faut s’intéresser à elles pour qu’elles restent dans le circuit. »

Journaliste : « Merci Christophe Darbellay, président de la Conférence suisse des directrices et directeurs cantonaux de l’instruction publique. Je vous souhaite une bonne soirée. »

Christophe Darbellay : « Merci, au revoir. »

Journaliste : « Merci. »

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