Les auteurs d’études sérieuses portant sur les facteurs qui influencent l’apprentissage des élèves soulignent l’importance de la relation éducative. Que ce soit Wang, Haertel, Walberg (1994), Gauthier, Bissonnette, Richard, Castonguay (2013 et 2016) ou encore Hattie (2012 et 2017). Le professeur Richoz considère même que l’autorité relationnelle constitue l’une des quatre facettes essentielle du charisme des enseignant.e.s (2018).

Dans un ouvrage paru il y a moins d’une année, le chercheur en psychologie Mael Virat passe en revue différentes facettes de cette relation éducative.

Les élèves attendent-ils du soutien de la part des enseignants ?

Virat se demande si les élèves attendent de l’aide de la part de leur enseignant.e. La réponse n’est pas simple puisqu’il distingue déjà 4 types de soutiens différents (p.67) : émotionnel, informatif, soutien d’estime ou, plus simplement aide matérielle. Les adolescents ne les apprécient pas tous de la même manière. Ils ne veulent pas de soutien matériel non sollicité et attendent surtout des adultes que ceux-ci leur accordent de l’appui émotionnel, entendons par là de l’attention en cas de stress, assortie d’encouragements favorisant leur prise d’autonomie (p.101).

Cette forme d’attention bienveillante et de disponibilité est d’autant plus appréciée des élèves qu’elle s’exerce dans le cadre d’une relation qui reste asymétrique.

Empathie, caregiving ou amour ?

Faut-il dès lors parler d’empathie, de caregiving ou d’amour ? Comme l’empathie n’implique pas forcément un soutien actif, Virat relève que l’on est dans des cas de figures plutôt proches des situations de caregiving : l’enseignant parvient non seulement à ressentir le désarroi de certains élèves, à identifier leur appel à l’aide explicite ou caché, il lui faut encore répondre à ces demandes de soutien indépendamment des sentiments positifs ou négatifs qu’il éprouve pour tel ou tel enfant ou adolescent. A l’instar de ce qui se passe dans le monde médical ou social, il doit opérer un travail sur lui-même pour prodiguer des marques d’attention, de soutien, de chaleur humaine à tous ceux qui en ont besoin et ce, même quand ses émotions premières ne sont pas à priori positives envers eux.

Amour compassionnel

Se détacher de ses émotions pour construire des sentiments relève de ce que Virat appelle l’amour compassionnel (p.119). Il repose sur un choix volontaire, se construit de manière consciente pour pouvoir s’appliquer à l’ensemble des élèves dans un souci d’égalité et d’impartialité. Il s’oblige à rester dissymétrique, à l’écart de toute relation romantique. Il implique enfin un double et subtil travail de décentration et d’introspection.

Sentiments et impartialité 

L’amour compassionnel représente-t-il un risque de perte d’impartialité dans les évaluations et, surtout, dans l’application des règles de vie communes ? Avant d’y répondre, Vira reprend à son compte les 3 composantes de justice universelle définies par le psychologue social Morton Deutsch : l’égalité, l’équité et la réponse au besoin (p. 137). Il introduit également dans la réflexion les concepts de justice distributive, procédurale, interpersonnelle et informationnelle.

Qu’est-ce qu’un prof juste?

Au terme de toutes ces considérations, nous concluons qu’un enseignant doit énoncer des règles claires, explicites et comprises de tous et qu’il lui faut les appliquer avec toute la rigueur possible, ce sont les premiers impératifs. Mais il doit encore veiller à la façon dont il exerce ses droits à évaluer, juger, sanctionner, en tenant compte de données subjectives, du contexte et des intentions, comme le font les meilleurs juges. Là encore, l’amour compassionnel devrait lui permettre de rester maître de ses émotions pour prendre des décisions qui font évoluer les élèves, y compris les plus faibles et les plus fragiles, en s’écartant d’un juridisme aveugle et froid, tout en évitant de prêter le flanc à l’accusation de favoritisme ou d’inégalité de traitement. Virat cite Meuret : « Les élèves estiment qu’un prof juste est un professeur attentif au progrès de tous plutôt qu’un professeur impartial » (p.142)

L’autorité éducative n’est pas une forme de malveillance

L’autorité de statut est-elle compatible avec l’amour compassionnel ? Les enseignants débutants auraient ce genre de doute, assimilant l’autorité éducative à une forme de malveillance. Cette crainte serait sans fondement puisque les élèves acceptent des sanctions prises dans leur intérêt et dans celui de leurs camarades, à condition qu’elles ne remettent pas en question leur sécurité affective. (p. 144).

Chances et risques de l’intrusion des sentiments dans les pratiques pédagogiques

Mael Virat soulève d’autres questions à propos de l’amour compassionnel : comment expliquer que certains enseignants n’hésitent pas à le pratiquer, alors que d’autres le rejettent avec vigueur ? Met-il en danger les enseignants en les conduisant plus rapidement au burn out ? Quel effet a-t-il sur l’ensemble d’une classe et d’une école ?

Nous reviendrons sur ces questions dans un prochain article.

Ouvrages cités

  • BISSONETTE Steve, GAUTHIER Clermont, CASTONGAY Mireille : L’enseignement explicite des comportements. Pour une gestion efficace des élèves en classe et dans l’école, Chenelière Education, Montréal, 2017.
  • GAUTHIER Clermont, BISSONETTE Steve, RICHARD Mario, CASTONGAY Mireille : Enseignement explicite et réussite éducative. La gestion des apprentissages. ERPI, Montréal, 2013
  • HATTIE John : L’apprentissage visible pour les enseignants, PUQ, 2017
  • RICHOZ Jean-Claude: Prévenir et gérer l’indiscipline dans les classes primaires et secondaires, Favre, Lausanne, 2018
  • VIRAT Mael : Quand les profs aiment les élèves, Odile Jacob, Paris, 2019
  • WANG Margaret, HAERTEL Geneva, WALBERG  Herbert : Toward a knowledge base for school learning in Review of Educational Research, 1993, vol 63, No3, pp 249-295