C’était il y a 30 ans et je m’en souviens comme si c’était hier.
Après avoir entamé ma deuxième année de décanat dans un établissement en réseau d’enseignement prioritaire et gagné en confiance, je me risquai à poser une question trop pointue à un enseignant de mathématiques de 15 ans mon aîné : « Tu viens de dire que cet élève a des grosses difficultés en maths et qu’il doit être recalé dans une section moins exigeante. Pourquoi ne pas commencer par mettre sur pied un soutien pédagogique ?
- Parce que le retard est trop important !
- Peux-tu m’en dire davantage ?
- Le retard remonte à l’école primaire et il est trop conséquent.
- Vu que cet élève témoigne de bonnes capacités dans les autres disciplines, il serait dommage de le voir échouer uniquement à cause des maths.
- Les maths sont quand-même une discipline qui mesure les capacités de concentration et de raisonnement d’un individu. Cet élève ne témoigne d’aucune d’elles.
- Nous ne sommes qu’en novembre, il reste donc deux trimestres pour lui offrir la possibilité d’améliorer ses résultats.
- Tu peux toujours croire aux miracles, si ça te chante.
- Oublions les miracles. Commençons plutôt par pointer ses lacunes. Par quoi faudrait-il commencer ?
- Ce n’est pas à moi de refaire l’histoire et à chercher ce qui n’a pas été fait à l’école primaire.
- Sans aller aussi loin, pourrais-tu me préciser quels seraient les premières compétences ou notions à revoir et consolider ?
- Non !
- Comment ça ? Tu ne peux pas le dire?
- C’est ça. Mon travail consiste à enseigner et à évaluer les performances des élèves. Et je viens de t’expliquer devant mes collègues ici présents que les résultats du premier trimestre prouvent que cet élève est largement en-dessous du niveau de la classe et qu’il n’a rien à y faire.
- En tant que représentant de la direction, je te demande simplement de préciser quels sont les champs à travailler puisque tu connais l’état de ses connaissances. Dès que nous aurons ces informations, nous nous occuperons de mettre sur pied un soutien pédagogique. Tu pourras être rémunéré pour cela si tu souhaites le faire toi-même. Sinon nous le confierons à quelqu’un d’autre.
- Eh bien, je refuse. Tu pourras insister tant que tu voudras, j’estime que j’ai déjà fait mes évaluations et que je ne suis pas contraint à finasser comme tu me le demandes. »
AVALER LA COULEUVRE
Le petit choc que je ressentis en entendant ces propos fut bientôt suivi par un deuxième. Lorsque mon directeur, nommé depuis trois mois à peine, m’entendit lui rapporter la scène, il joua le survivant des batailles les plus meurtrières. J’eus l’impression d’être un sous-officier pétri de naïveté à qui l’on expliquait la « vraie vie » ou plutôt la recette de la survie en milieu hostile. « Tu en verras d’autres, mon ami ! Lâche l’affaire parce que, dans deux ans, ton élève aura quitté l’école alors que ce prof va y rester pendant tout ton décanat. On m’a dit que c’était un leader informel très écouté, capable de remonter tout une salle des maîtres contre la direction. Alors calme-toi ! Conseil d’un vieux briscard qui fut doyen 10 ans avant toi et qui, maintenant, est ton directeur. » Ce fut l’une des premières couleuvres à avaler en tant que membre d’une direction…
LE RÉPIT DES ANNÉES DE LEADERSHIP
À partir du moment où l’on s’est correctement formé à la fonction de directeur, on peut, dans le canton de Genève, intervenir auprès des enseignants tant pour les questions pédagogiques qu’administratives. Il fut alors possible d’inciter avec succès les professeurs à pratiquer une évaluation sérieuse. Dont l’évaluation critériée, celle qui permet de repérer avec précision où sont les faiblesses des élèves et, partant, là où il faut intervenir de manière professionnelle pour lever les malentendus, combler les manques, travailler à davantage de précision, de fluidité, de flexibilité. Entouré d’une équipe de doyens partageant les mêmes références, les mêmes convictions et idéaux que leur directeur, j’eus la joie de constater les retombées très positives d’un enseignement de qualité : le niveau de notre établissement en REP a fini par rejoindre celui des établissements les mieux cotés. Cela s’est vu dans les résultats aux épreuves cantonales.
RÉSURGENCE DES RÉSISTANCES
Au moment où le canton de Genève songe à introduire l’hétérogénéité en première année du secondaire I (fréquenté par des élèves de 12 ans) et où il doit, pour cela, prévoir de travailler avec des groupes de besoin, je thématise en formation continue les questions de progression curriculaire, de décomposition fonctionnelle, de séquençage des apprentissage et de modélisation des tâches.
L’exercice semble relever d’un défi trop grand pour que les volontaires aillent jusqu’au bout de leurs intentions. Je l’ai vérifié dans deux établissements différents à tel point que, très récemment, je m’y suis pris autrement.
RECOURS À UN TEST DÉVALUATION PRÉDICTIVE
Après avoir présenté une leçon fictive portant sur l’initiation au « calcul de la moyenne arithmétique », j’ai expliqué que les opérations élémentaires étaient à la portée d’un élève de 10 ans : savoir effectuer des additions, des divisions, connaître les tables de multiplication et l’algorithme de la moyenne. Dans un deuxième temps, je leur ai dit qu’il fallait souvent savoir ajouter à ces connaissances de base celles portant sur les différents systèmes décimaux. Celui du calcul des poids, des distances, des liquides, des surfaces, des volumes, etc.
Après ces rappels, les enseignants présents furent invités à effectuer un petit Quizz comportant trois parties. Les évaluations de ces trois parties ont été saisies dans un fichier Excel qui a rendu visible les résultats très satisfaisants (en vert), moyens (en jaune-orange) et insuffisants (en rouge).
C’est alors que le déclic s’est opéré. Tous les participants sans exception ont compris l’intérêt d’effectuer des évaluations critèriées pour favoriser ce que certains spécialistes appellent la décomposition fonctionnelle.

ANALYSE DES RELEVÉS
Ces relevés de résultats parlent de façon claire : quelques dizaines d’années après avoir travaillé ces compétences lors de leur scolarité obligatoire, les adultes maîtrisent essentiellement les notions de base. Ils ont dans leur grande majorité oublié comment l’on convertit des décalitres en décilitres ou des hectomètres en millimètres.
Une enseignante a réussi l’intégralité des défis du Quizz, c’est celle de mathématiques, ce qui n’étonnera personne. Une autre nous a fait bien rire en expliquant que si elle avait été aussi bonne dans les conversions liées au système décimal, c’est parce qu’elle était mère de famille nombreuse. Pour que chacun de ses 6 enfants puisse l’aider à préparer des repas familiaux, elle a non seulement affiché un tableau de conversion dans la cuisine mais s’est efforcée de le mémoriser pour pouvoir répondre à toutes les questions posées sur les quantités, les poids, les volumes, etc.
CONSÉQUENCES PÉDAGOGIQUES CONCRÈTES
Grâce à cette analyse plus fine des compétences, tout enseignant possédant un minimum d’éthique professionnelle peut
- Proposer des soutiens ciblés
- Constituer des groupes de besoin pertinents
- Éviter une orientation prématurée ou une étiquette stigmatisante
- Évaluer les progrès sur des critères précis.
CHANGEMENT DE PARADIGME
L’évaluation critériée permet à l’institution scolaire et aux enseignants de passer :
- D’une logique de « tri » à une logique de « transformation »
- D’un verdict (« il n’a rien à faire ici ») à une responsabilité pédagogique assumée
- D’une évaluation sanction à une évaluation au service des apprentissages,
Bref, il devient dès lors possible de rendre l’échec intelligible pour pouvoir le traiter professionnellement.
BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE :
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Berthiaume, D., David, J., & David, T. (2011). Réduire la subjectivité lors de l’évaluation des apprentissages à l’aide d’une grille critériée: repères théoriques et applications à un enseignement interdisciplinaire. Revue internationale de pédagogie de l’enseignement supérieur, 27(27 (2)).
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